Extrait de Magazin'Art 8ième année, No 1 Automne 1995


Serge Brunoni
Sérinité, entre temps et souvenir

"Quand le temps devient souvenir", huile, 30 x 40 po. .

     En France, on dirait "il est de l'Est", de cette Lorraine entre Bourgogne, Alsace et Champagne, qui donna au pays de grands hommes d'État et de grands militaires (de Gaulle avait pour emblème la croix de Lorraine) et qui inocule à ses enfants le virus de la bougeotte. Le Lorrain est grand voyageur dans l'âme, un boulimique de pays et de paysages, mais aussi et un peu paradoxalement un être fidèle qui aime laisser des traces. Serge Brunoni est tout cela et bien des choses encore: et l'on pourrait faire sur lui indifféremment un reportage    sur   l'homme,    sur   le

voyageur ou sur l'artiste.
   II arrive avec l'allure nonchalante de ceux qui ont plus de souvenirs que s'ils avaient mille ans, pour paraphraser un vers célèbre de Beaudelaire, et qui n'en font pas un plat pour autant. II parle de lui d'abord avec prudence, puis en libérant peu à peu les amarres, son honnêteté foncière et sa totale transparence prenant vite le dessus: “Comme beaucoup de peintres, j'ai usé mille crayons sur les dessins de mon enfance, mais la comparaison s'arrête à peu près là car les difficultés engendrées par la Deuxième        Guerre       mondiale
  

m'obligèrent à entrer en usine dès l'âge de 14 ans.” Et quand arrive le temps du service militaire, il s'engage dans les troupes coloniales, “pour voir du pays”. II est séduit par l'Afrique noire, son espace et son pouvoir d'isolement. II y passera trois ans, dont un et demi en pleine forêt, approchant au plus près cette liberté totale dont seule l'enfance nous donne une claire idée. II en garde un souvenir ébloui, au point qu'une fois démobilisé, il décide très vite d'émigrer vers les espaces du Canada (août 1963, à Trois-Rivières, où i1 vit toujours).







Extrait de Magazin'Art 8ième année, No 1 Automne 1995


“Prends une heure...ou deux!. Québec, rue Ste-Anne,, huile 24 x 36 po





“L'école du temps” huile 24 x 36 po





“Marina de Sillery” huile, 24 x 30 po

II y a là en germe l'oeuvre future, qui s'amorce au début des années 1970 sur la suggestion de sa femme. Serge Brunoni se lance au pas de l'autodidacte, retrouvant peu à peu l'enthousiasme artistique de son enfance. Du tableau pour ami, il passe à I'oeuvre pour elle-même. La galerie Kastel le remarque et lui donne sa chance; le fidèle Lorrain ne lui a jamais contesté depuis l'exclusivité montréalaise. Le chemin parcouru est dès lors impressionnant, et l'on note, au hasard d'une liste de galeries, de collections publiques ou privées: KasteI, donc (depuis 1986), le Balcon d'art à Saint-Lambert, Côte Saint-Paul à Québec, Kaspar à Toronto, Woltjen/Odell à Edmonton, Power Corp., Via Rail (9 toiles d'un coup), Samson Bélair, entreprises et collectionneurs de New York, Paris, Londres, Tokyo, Los Angeles...
    Serge Brunoni peint à l'instinct. La toile se construit sur une idée de départ, un élément qu'il a envie de représenter, et autour duquel il brode tableau faisant. Trois grands thèmes couvrent son oeuvre: l'homme dans l'isolement de la nature, le train, la ville. Thèmes complémentaires où la ville constitue l'élément stable et populeux; où le séjour dans le bois et l'espace sauvage suggère la reconquête de soi, la liberté et l'appréciation du temps à sa juste mesure; où le train enfin tisse le lien entre les deux, en nous faisant sortir de la ville pour un ailleurs où l'on pourra trouver l'isolement, le silence et cette sereine mesure du temps qui nous font si cruellement défaut aujourd'hui. Le train qui, tout simplement aussi, est là pour nous dire que le voyageur qui bouge en nous n'a qu'un geste à faire, qu'une marche à grimper vers l'embarquement pour Cythère: “Je suis un voyageur frustré, et je tiens toujours un train prêt pour quelque part. Au rebours, le train est un merveilleux marchand de souvenirs, de ceux auxquels on fait appel pour se remettre sur les rails lorsque le présent n'est pas tendre et risque de nous déstabiliser. II est le lien, l'élément déclencheur vers les rivages colorés de notre mémoire, où il nous conduisit jadis ou naguère.”
    “Je suis et je resterai figuratif, mais je m'épure constamment. Je suis très sensible aux formules comme "Le grand art, c'est d'omettre" ou le "Après tout, mettons-y un peu de simplicité" de Renoir; j'ai aimé les démarches en ce sens de Cosgrove, de Matisse surtout, qui est arrivé, par dépouillement
   








Extrait de Magazin'Art 8ième année, No 1 Automne 1995



 
“L'invitation”, huile 20 x 24 po

progressif, au bord de l'abstraction, sans jamais y tomber.
    Brunoni est d'une lucidité totale dans sa démarche. II poussera toujours ses couleurs et ses traits à la limite de ses possibilités, sans nier l'existence de celles-ci. On sent que cela fait aussi partie de son honnêteté et de sa simplicité. II se dit peu enclin à la grande théorie, et tout aussi peu enclin à devenir un parfait technicien: “La vérité de l'Art,   s'il  y   en  a   une,   ne  peut

s'approcher que par la spontanéité et l'imagination créatrice, alliées à une solide modestie. Je veux montrer qui je suis, comment je suis, à travers une oeuvre d'art dont je partagerai le sens avec ses contemplateurs; une opération que je souhaite bénéfique, dans la mesure où, chaque fois que nous communiquons avec quelqu'un, c'est pour un enrichissement mutuel: vieille loi de la solitude! ” Ce Québécois de Lorraine,    qui    a    toujours   une
   

valise prête dans la tête, mais aussi un bonheur familial stable dont il parle tout aussi simplement que du reste, séduit par la chaleur et la transparence du propos: peut-être pas philosophe au sens pédagogique du terme, mais doté de ce palpable équilibre et de cette sensibilité tout en nuances qui pétrit les gens heureux... et fait les artistes qui laissent habituellement des traces.

Claude Sauvage


Le Balcon d'art de Saint-Lambert présentera une exposition des ouvres de Serge Brunoni, du 1er au 11 octobre, et à la galerie Kastel de Westmount, du 7 au 18 novembre. L'artiste accroche aussi ses toiles dans de nombreuses galeries canadiennes dont mention est faite plus haut.