Extrait de Magazin'Art 6e année, No 3, Printemps 1994


"Aux éboulements", 1992, acrylique

André Philibert
LA MAGIE DU RÉEL


   De nombreux critiques ont surnommé André Philibert le "peintre de la nuit", mais on pourrait tout aussi bien lui donner le nom de "peintre de la pleine lune, de l'aube ou du crépuscule ... ou encore, de "peintre de la magie du réel".
   L'ouvre de Philibert, c'est en effet surtout cela: une réalité toute composée de bleu et enveloppée de magie, une réalité tellement bien imagée  qu'elle  nous  fait   oublier  la

vraie... que l'artiste sous-entend. On y retrouve de nombreuses scènes de la campagne québécoise en hiver, des paysages baignant dans le calme de l'hiver, enfouis sous la neige et éclairés d'un rayon de lune ou de soleil levant. Des paysages où il fait bon se retrouver, ne serait-ce que pour pouvoir rêver tout éveillé, de ces images qui animent nos rêves et ravivent notre mémoire. Souvenirs d'enfance souvenirs de neige chaude

et de grands espaces, souvenirs d'un air tellement pur qu'il réussit à nettoyer aussi nos coeurs.
   L'ouvre de Philibert est rafraîchissante et reposante. Elle est aussi moderne par la géométrie de ses formes, et unique par la maîtrise de sa technique. Si le bleu est omniprésent, il est aussi tout en nuances, ce qui permet à l'artiste de nous faire voyager dans le temps, l'espace, et de nous transposer  dans





Extrait de Magazin'Art 6e année, No 3, Printemps 1994


"Songe d'une nuit d'hiver", acrylique sur toile, 71
Tableau choisi pour l'exposition de la biennale 1993.
à Paris de la Société Nationale des Beaux-Arts de France


un univers mystique, bien que réel. La luminosité qu'il donne à ses paysages et qui peut se situer tout aussi bien entre le soir et la nuit qu'entre la nuit et le crépuscule, réussit à plonger le spectateur dans une atmosphère nocturne imprégnée de calme. Sur un fond de scène enchanteur, ses paysages s'animent par la présence de gens qui évoluent tantôt sur un chemin isolé, un lac ou une rivière, toujours à un moment imprécis de la nuit.
   Philibert nous propose sa vision du monde à partir de la réalité qui l'entoure, et qu'il embellit à souhait pour nous faire rêver et nous inviter à y plonger; il parvient même à nous faire aimer l'hiver, et à nous en faire oublier la rigueur et le froid. Son oeuvre se partage entre le réel et l'abstrait. Et s'il nous offre cette réalité "embellie", on remarque qu'il semble parfois en rire. Rien de surprenant à ce que ses oeuvres se retrouvent partout, tant chez l'amateur charmé par la magie que chez le collectionneur impressionné par la technique  unique   de  l'artiste.  Ainsi,  même   si jamais,  ou


"Petite maison Chartierville", 1985, acrylique. 18 x 24 po.



Extrait de Magazin'Art 6e année, No 3, Printemps 1994



Quand règnera le silence", 1989. 20 x 241x.

exécuter rapidement ses horizons, explique-t-il, car il sèche très rapidement. Ce n'est qu'une fois le ciel composé que l'artiste peint ensuite la scène de premier plan.
   Plusieurs toiles se ressemblent sans se ressembler. On dirait parfois que Philibert a bougé légèrement sa prise de vue d'un même paysage, ou qu'il a repeint la même scène à des heures ou à des saisons différentes. Pour bien marquer ces coupures temporelles, soit qu'il fragmente son paysage par une ligne géométrique horizontale ou verticale, soit qu'il encadre l'ensemble de son tableau. "Nous ne voyons toujours qu'une fraction des paysages, que ce soit à travers une vitre de maison ou d'auto, notre vision du monde est toujours retenue par un cadrage; les traits géométriques servent à découper cette vision du monde", explique-t-il.
   J'ai demandé à Philibert s'il existe un peintre ou un maître qui lui ait particulièrement inspiré sa technique. II m'a expliqué que c'est sans doute sa formation en arts graphiques qui l'a amené à explorer cette technique tout à fait unique de dégradé et qui donne à ses tableaux cette luminosité spécifique. On comprend que même le magicien Alain Choquette lui ait commandé une toile... Toutes ses oeuvres sont en effet imprégnées de magie.
  

André Philibert dans son atelier.

Dans son livre Philibert, les couleurs de la nuit, Jacques de Roussan explique que le sujet général de la thématique de Philibert, "c'est le cosmos qu'il envisage sur trois plans différents: le cosmos de l'être humain avec son habitat, son environnement, ses activités; le cosmos de la nature avec ses paysages, ses phénomènes physiques, ses vibrations; enfin, la voûte céleste avec les étoiles et les ondes qui parcourent ces trois plans de la perception visuelle. Le tout se double de couleurs symboliques appropriées à chaque élément de base: les bleus, les blancs, les rouges, les jaunes, ces dernières pour symboliser les activités humaines, qu'elles soient directes ou indirectes.
   L'artiste admet qu'il accorde une grande importance à la qualité de son ciel, de cet horizon qui compose toujours la toile de fond d'un tableau. II travaille principalement avec l'acrylique, qui lui permet de rendre ces dégradés subtils où toutes les nuances se retrouvent: le bleu, le rose ou le gris, parfois même le rose-rouge d'un lever d'un soleil qui se dessine... presque, on ne voit la lune ou le soleil qui se lève, on peut en deviner la présence par le reflet de l'un ou de l'autre des astres. L'emploi     de    l'acrylique   l'oblige   à

André Philibert a participé à de nombreuses expositions, seul ou en groupe, et les critiques ont toujours été des plus élogieuses; il a remporté de nombreux prix et ses oeuvres se promènent tant en Europe qu'aux états-Unis. D'une belle humilité, André Philibert est un homme qu'on a l'impression de connaître depuis toujours. à travers ses oeuvres on sent qu'il est fortement enraciné à la terre et à la nature. S'il peint surtout l'aube ou la nuit, Philibert travaille pourtant dans un environnement de clarté où le soleil entre à pleines fenêtres dans son atelier de Chartierville, et où le poêle à bois réchauffe le corps et l'imaginaire.

Lucie Piché

Les oeuvres d'André Philibert sont présentées en permanence dans les galeries suivantes: Galerie Aird, rue Fleury, Montréal; Galerie Mont-Ste-Anne, Beaupré; Galerie Yvon DesGagnés, Baie Saint-Paul; Galerie Léandre Proulx, rue King, Sherbrooke.