La légende des vieux moulins

Repentigny



Il y encore peu d'années, à Repentigny, deux moulins à vent abandonnés se regardaient par-dessus le chemin du Roy. La brise du Grand Fleuve s'engouffrait dans leurs ouvertures béantes et la nuit, on entendait un mumure mystérieux, tantôt doux, tantôt plaintif et grave comme un sanglot. C'étaieent les ombres errantes de deux jeunes amoureux disparus tragiquement un soir du siècle dernier et dont le destin dramatique fut intimement lié à celui des deux moulins.

Jean était le fils unique de François, meunier du coteau sud, et Blanche, la fille unique de narcisse, meunier du coteau nord. Tous deux, orphelins de mère, s'aimaient tendrement et leurs pères, meuniers viellisants, caressaient l'espoir de joindre leurs intérêts par l'union de ce couple si bien assorti.

Un soir de journée très chaude, Jean proposa à Blanche de l'accompagner à Verchères, sur la rive opposée du fleuve, sous prétexte de payer une petite dette à un fournisseur. Blanche voulait bien, mais il fallait au préalable obtenir l'assentiment de son père.

Le temps était superbe. Le soleil couchant glissait doucement sur la cime bleutée des Laurentides. Quelques légers nuages, comme des rubans de tulle rose, flottaient à la dérive sur un firmament d'or en fusion. Mais à l'horizon sud, montaient lentement de gros nuages, et fusaient de temps à autre quelques éclairs de chaleur.

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Ces nuages inquiétaient les deux meuniers; aussi firent-ils quelques objections. Mais Jean était si confiant, Blanche se fit si cajoleuse qu'ils les laissèrent partir. Les jeunes gens s'embarquèrent et s'éloignèrent en chantant. Les vieux meuniers, debout sur la grève, les virent disparaître dans l'étroite passe qui sépare l'île Marie de l'île Bouchard. Ce passage, qui dispense d'un détour de trois lieues, aboutit à l'île aux Prunes, en face de Verchères.

Les voyageurs accostèrent au pied du monument de Madeleine de Verchères et, après avoir accompli leur mission, s'attardèrent chez des amis. Vers dix heures, ils décidèrent de revenir, malgré l'obscurité et malgré le vent qui déjà s'élevait. Des éclairs illuminaient le firmament, un roulement lointain annonçait l'orage. Sourds à leurs amis qui voulaient les retenir à Verchères, Jean et Blanche s'embarquèrent, espérant devancer la tempête.

Réunis au moulin du coteau sud, François et Narcisse attendaient avec inquiétude le retour de leurs chers enfants. Ils avaient placé un fanal allumé dans l'embrasure de la lucarne donnant sur le fleuve, pour les guider dans l'obscurité.

La tempête longtemps annoncée se déchaîna avec une violence inouïe.

Le vent hurlait dans les ailes du moulin. À la pluie s'ajouta la grêle qui, crépitant dans les fenêtres, menaçait de tout casser. Sur le fleuve, à la lueur des éclairs, on voyait les rafales soulever des vagues écumantes. Les éléments confus se dressaient les uns contre les autres, se tordaient dans un corps à corps chaotique et infernal.

Instinctivement, les deux meuniers se mirent à genoux et, d'une voix émue, récitèrent le chapelet pour implorer la protection de la Vierge. À minuit comme les deux amoureux n'apparaissaient pas, les viellards en conclurent qu'ils avaient décidé de passer la nuit à Verchères. Rassérénés et confiants, ils allèrent se coucher.

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Le jour parut, radieux. La matinée s'écoula sans qu'aucune embarcation n'apparût sur le fleuve. L'inquiétude s'insinua peu à peu, sournoise et lancinante, dans les coeurs paternels. Bientôt elle grandit, les enserra comme un étau. Les deux compères appareillaient pour aller aux nouvelles quand survint une barque de Verchères. C'étaient les amis de Jean et Blanche, ceux-là mêmes dont les jeunes gens avaient refusé l'hospitalité la veille.

Les deux viellards se dirent qu'un grand malheur venait de s'abatre sur eux. Les amis des jeunes gens, eux, gardaient espoir : le couple avaient peut-être échoué sur une île. On organisa des recherches. Bientôt, des embarcations montées par les Goulet, les Rivest, les Laporte, les Juneau et les Grenier partirent dans différentes directions. On chercha en vain jusqu'à la nuit.

Maintenant, la population entière des deux rives était ameutée. Les femmes passèrent la nuit en prière. À l'aube, quarante chaloupes prirent le large avec autant d'équipes. Les vaillants rameurs s'étaient munis de grapins, de cordes, de perches; ils apportaient des provisions pour la journée. Ils ratissèrent l'îleaux Prunes, l'île aux Boeufs et l'île Prive sans succès. Il battirent l'île Beauregard, l`île Hertel, l'île Bellegarde, l'île Robinet et l'île Lebel. Finalement ils trouvèrent aux abords de l'île à la Bague une barque renversée, sasns rames. Plus de doutes, les malheureux avaient péri, victimes de la tempête.

Trois jours durant, on continua les recherches. Sans résultats. Le diamnche les curés de Repentigny et de Verchères récitèrent des prières publiques pour les disparus. Le lundi matin, on alla quérir à Varennes le tableau miraculeux de la bonne sainte Anne, patronne des marins québécois, et, après avoir exploré les deux rives, on trouva enfin les deux corps flottant au fil de l'eau, étroitement enlacés. Fait étrange, un rosaire les retenaient par le cou, les unissant dans le trépas.

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Les funérailles eurent lieu à l'église de Repentigny. La population des deux rives était accourue comme pour un jour d'obligation. Les sympathies et les consolations affluèrent chez les malheureux pères. Ils demeurèrent inconsolables et moururent de chagrin au cours de l'année. Les deux moulins furent abandonnés.

Certains soir d'été, parmi les plus chauds, on apperçoit au clair de lune un esquif monté par un jeune homme et une femme habillé de blanc, qui longe l'île Marie.

Leur nacelle, doucement bercée par la vague, disparaît comme dans une brume diaphane en direction de l'île à la Bague. Personne n'a jamais pu les rejoindres. C'est le secret des ombres, le secret de ceux qui ont vécu, rêvé et pleuré et qui, par delà la tombe, continuent à vivre et à s'aimer.









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La légende des vieux moulins
Huile 16 po x20 po
1998


Le rhum qui enflamme l'esprit et brouille la raison peut bruler toute une nuit et envahir toute une île! Il peut générer des fantômes, sauf pour les artistes et les conteurs qui n'ont pas besoin d'artifices pour leur donner vie!

Francoise Pascal